"Le rôle de l'Etat et des municipalités à l'égard des Beaux-Arts doit se borner à se servir des artistes pour la décoration des monuments et acquérir leurs oeuvres s'ils le jugent nécessaire, la protection sous une autre forme me paraît plutôt nuisible. Pour le prix de Rome, il suffit de voir dans les musées ce que sont devenues les écoles hollandaises, flamandes, etc...
"L'art est une manifestation de la conscience que nous avons de nos rapports avec la nature... L'éducation de l'art se confond alors avec l'éducation de la vie.
La protection des arts est d'une monstruosité sociale. Tout protecteur a ses protégés, ses obligés. Il leur demande la gratitude, l'éloge direct ou simplement plus déguisé de ressembler à son propre goût.
"Au-dessus des luttes de l'instant, en dehors des misères humaines, l'œuvre d'art, seule consolatrice, évoquait l'éternelle beauté et l'éternel désir humain. Elle est le témoignage visible du but harmonieux où l'homme cherche son refuge. C'est par elle qu'il connaît l'instant où, supérieur à lui-même, il a conscience de sa destinée. L'artiste peintre est pour lui l'initiateur à l'amour et à la vie. C'est pour lui que sera cette oeuvre.
"L'homme ne peut ni souffrir ni jouir seul. Il faut qu'il fasse part aux autres de sa joie et de sa douleur : ainsi il affirme l'unité humaine.
"Est-il possible d'avoir une architecture, un art quelconque exprimant son époque, lorsque les pratiquants des professions libérales commencent par se séparer de la foule et de la vie de leur temps pour se relier au passé par groupes d'initiés, à la décadence des écoles mortes. N'est-il pas certain que l'humanité est toujours prise comme sujet ou patient, jamais ou rarement comme le fonds même de l'expression d'art.
"Lorsque les hommes perdent la raison ils s'en remettent au hasard pour connaître de quel côté est la justice. La guerre et le duel ne relèvent donc pas de la morale, mais d'une simple constatation scientifique, de la persistance de la férocité animale dans l'espèce humaine, d'une méconnaissance absolue de ce qui fait la conscience de l'homme.
A sa fille Élise:
"La conscience de notre ignorance et le sentiment de possibilité des découvertes sont de notre désir de vivre les seules raisons. La belle profession que celle qui ne vous est jamais acquise et qui nous laisse toujours tout à apprendre. Que de longues et belles années à remplir! C'est de la peinture et de tous les arts d'expression qu'il s'agit."
Quelques jours avant sa mort, pour son fils René:
"Une démocratie est un état dans lequel toutes les catégories d'hommes collaborent au bien-être général, c'est-à-dire au contentement et au développement des besoins naturels à l'homme.
Eugène Carrière